Au cœur de la pédagogie scandinave

 

“Vejsalg” ou vente de route. Commerce couramment pratiqué: le passant se sert et laisse le montant demandé dans la caisse posée sur la table. La caisse est toujours là… Surprenant?

À L’école franco-danoise, nous pratiquons une pédagogie combinée française et danoise.

Dans cet article nous nous intéressons surtout à la partie danoise de cette pédagogie, estimant que c’est la partie la plus neuve et intéressante pour le lecteur francophone. La culture française nous fournit les notions de respect d’autrui et de discipline, d’appréciation du travail bien fait et en profondeur, d’excellence (mot intraduisible en danois), de grandeur et d’universalité – mais c’est lors d’une autre occasion que nous examinerons plus en profondeur cet aspect.

La confiance comme clé de voûte

Les Danois, et plus généralement les Scandinaves, sont avant tout des peuples très confiants. Une mesure simple de la confiance résulte de la proportion de réponses positives à la question: “Peut-on généralement faire confiance à autrui?” et mesurer la proportion de réponses positives. Selon les sources, entre 6 et 8 personnes sur 10 estiment que cela est le cas, en Scandinavie. En France les chiffres sont de 4 sur 10. Une étude qui recense 86 pays place les pays scandinaves en tête de liste et la France en 50ème position, après l’Inde et l’Albanie.

Les avantages d’un fort indice de confiance, et du capital social élevé qu’il représente, semblent évidents: possibilité de réduire la surcharge bureaucratique, libre circulation de l’information, forte réduction de l’anxiété induisant le maintien du focus sur les tâches importantes, décentralisation du travail et surtout possibilité de planifier, d’anticiper l’avenir en se fondant sur des partenariats solides. Le fort index de confiance scandinave s’explique par plusieurs facteurs socioculturels.

Contexte historique et sociologique

Historiquement, ces nations sont issues d’une longue tradition marchande, basée primordialement sur les accords oraux, d’où la nécessité d’accorder une importance particulière à la parole donnée. D’autre part, la société a été longtemps caractérisée par une culture paysanne, donc a priori encline à considérer qu’autrui constitue un atout, par exemple lors des moissons collectives et durant les longues nuits d’hiver, et d’une manière générale par la solidarité que la dureté de l’existence entraîne.

Le protestantisme a probablement eu son rôle à jouer aussi, dans le sens où la notion de pardon y étant beaucoup moins présente que dans le catholicisme, chacun est davantage responsabilisé pour ses actes. Ce sens de la responsabilité est pour beaucoup dans la construction de la confiance qu’on peut avoir en la personne, celle de l’autre, et d’abord la sienne propre. Il daterait cependant d’avant même le protestantisme : une sorte de «hiérarchie horizontale» caractérisait les groupes vikings. On raconte qu’un émissaire du roi de France, s’étant rendu devant un campement viking en dehors de Paris, avait demandé à en rencontrer le chef ; son interlocuteur lui répondit qu’ils étaient tous chefs, et donc tous également responsables.

Notions-clé de la pédagogie scandinave moderne

Aujourd’hui, le sens de la responsabilité et l’engagement social se retrouvent dans la vie associative, basée sur le bénévolat. Le Danemark est le pays au monde comptant le plus d’associations par habitant, et le bénévolat y est considéré comme un pilier de la société.

La notion de responsabilité est inculquée de façon précoce. En en-tête de la loi sur l’école, l’objectif de l’éducation est défini en partie comme la responsabilisation des élèves en vue de les préparer à être les acteurs dans et les créateurs d’une société démocratique.

De façon encore plus précoce, cet objectif fait également partie des missions des crèches et jardins d’enfants, missions définies dans la loi à cet égard, afin de préparer les tout jeunes enfants à une participation démocratique active. Apparaissent aussi dans cette loi trois notions essentielles aux cultures scandinaves: “selvværd” (estime de soi), “tryghed” (notion intraduisible voulant dire à peu près “profonde sécurité affective”, proche de l’abandon confiant) et “alsidig udvikling” (“polyvalence du développement”).

L’estime de soi est considérée comme essentielle au bon développement de l’individu, elle est en quelque sorte une énergie vitale psychologique lui permettant d’agir, de persévérer, faire confiance à soi et aux autres et ainsi de construire sa vie.

La “tryghed” est une notion plus exotique pour un non-Scandinave; elle exprime une sécurité profonde – par exemple celle du nourrisson au sein de sa mère, l’enfant serré dans les bras d’un parent – ou encore la sérénité complète vécue en compagnie d’amis proches, etc. Chacun reconnaîtra ce sentiment – les Scandinaves l’ont conceptualisé. Du coup, il est devenu une notion centrale de leur culture. Et pourtant, le visiteur non averti passe généralement à côté, remarquant certes un certain calme et un civisme ambiants, mais sans nécessairement se douter de la mécanique psycho-sociologique sous-jacente.

On notera que la vie de famille occupe une place importante dans les sociétés scandinaves. Par exemple le congé de maternité/paternité est de plus de 12 mois (15 mois en Suède) et le pourcentage de mères allaitantes est de 98% (99% en Suède et 97% en Norvège). Le travail de sécurisation affective s’entame donc dès le plus jeune âge.

La construction de la “tryghed” et en conséquence de la confiance se fait donc dans la culture intime de ces sociétés. Encore est-il que cette construction est voulue, voire même planifiée et donc planifiable.

Le développement polyvalent joue depuis 1975 un rôle important dans l’éducation scolaire danoise. Dans les objectifs définis par le ministère à cet égard, il est précisé que la polyvalence concerne à la fois le développement personnel (émotionnel, intellectuel, physique, social, éthique, esthétique) et les apprentissages (éducation à la démocratie, joie du travail, approfondissement, créativité, engagement). Un focus plus particulier est mis sur l’aptitude à collaborer, le sens de la responsabilité, l’esprit d’entreprise, la créativité, l’initiative, l’engagement, les talents personnels et le respect de la différence.

Le Modèle Commun de l’Ecole franco-danoise

À l’Ecole franco-danoise, nous intégrons toutes ces notions dans notre Modèle Commun. Le modèle est commun à tous les individus de l’école, qu’ils soient en maternelle, en primaire, au collège – ou qu’ils soient adultes.  Il est aussi commun aux développements personnels et celui des apprentissages, car nous estimons que les uns ne vont pas sans les autres. En somme ce modèle constitue la symbiose de différentes approches pédagogiques, la danoise et la française notamment, mais il est également inspiré par tout un éventail d’autres pédagogies qui répondent à notre volonté de procurer aux membres de l’école les meilleures possibilités d’adaptation et d’évolution dans la société d’innovation de demain : pédagogie Freinet, l’approche finlandaise, Blue School, Montessori, Lernen durch Lehren… La Blue School nous a inspirés pour la représentation graphique du Modèle Commun indiqué ci-dessous:

 

Mesures et contrôle de qualité

Dans les tests de PISA, l’école danoise se situe (aux côtés de la française) dans la moyenne basse – alors qu’un système sur le plan théorique similaire voire identique, le système finlandais, se trouve quant à lui en tête de classement. Cette curieuse différence trouverait son explication dans la globalité du dispositif mis en œuvre : les enseignants finlandais bénéficient d’une formation universitaire, d’un statut social élevé et évoluent dans un environnement où les attentes collectives sont que chacun fasse de son mieux. Aussi, au Danemark, le focus est davantage mis sur le développement social et le bien-être des enfants que sur le développement des compétences. Cela pourrait expliquer, pour partie du moins, pourquoi les Danois, selon les données de l’OCDE, serait le peuple le plus «satisfait» du monde.

Transposabilité

Une société ne se transforme pas du jour au lendemain et des éléments socio-culturels qui fonctionnent dans un contexte donné peuvent très bien ne pas marcher dans un autre, sur le court terme.

Cependant, certains facteurs semblent invariants et incontournables:

– un environnement sécurisant est plus propice aux échanges entre êtres humains, et en particulier à l’apprentissage, qu’un environnement insécurisant;

– dans un environnement se modifiant rapidement, la capacité d’adaptation est plus pertinente voire indispensable que la maîtrise de compétences trop spécifiques.

Déterminer et mettre en œuvre ces facteurs constitue donc un choix objectif éclairé de pédagogie, et exprime même en fait une volonté politique. Cela détermine, en quelque sorte, le choix de la société de demain. C’est bien à l’école que tout commence.